
Par Ophélie Latil, analyste chez Young & poor (agence de notation de Génération Précaire)
A moins d’un mois des élections, que reste-t-il du jeunisme affiché, vrai objet de sollicitude ou simple laïus démagogique, des premiers mois de campagne ? Où est la génération Y dans le débat électoral ?
Nos candidats ont beau jeu de hanter plateaux et rédactions, nul besoin d’être senior pour saisir que la campagne ne se fera pas sur les préoccupations des électeurs. Notamment ceux de la Génération Y, génération des 16-34 ans, mercenaire et immature, qui ne sait que jouer avec son Smartphone et répond avec insolence alors qu’à 28 ans elle n’a toujours pas d’emploi durable ! Car en France, le premier emploi durable s’obtient à 28 ans, comme le rappelle Camille Peugny dans Le déclassement. Faut-il pour autant créer une saison 2 des indignés, faire des combats de boue devant Pole-Emploi ou jouer à Occupy l’inspection du travail pour obtenir un vrai débat sur les conditions de vie de cette génération qui enchaîne les stages et se voit imposer l’auto-entreprenariat comme principale échappatoire aux contrat « non rémunérés mais formateurs » ?
N’y a-t-il pas danger pourtant à laisser sa jeunesse sans illusions, cramponnée à un court-termisme l’empêchant d’avoir autonomie et perspectives ? Car la précarité au travail a des répercussions sur le projet de vie. Ravageur, à l’échelle d’un pays… Nos parents ont rêvé d’un monde en paix, et peinent à saisir aujourd’hui l’absence d’ambition dans les protestations des jeunes. Ils demandent un emploi ? Une machine à laver ? Oui, notre génération a dégradé ses ambitions. Elle rêve d’un travail rémunéré, de ne pas passer ses dimanches après-midi au lavomatique. D’avoir une vision sur le long terme, de poser ses valises et de respecter son chef, non parce que c’est le chef mais parce qu’il est respectable. Et respecte-t-on quelqu’un qui ne vous respecte pas ? Et puis, expliquez-nous comment les jeunes financeront les retraites de leurs aînés si on ne leur donne pas d’emploi.
Le débat shakespearien halal or not halal fait oublier que pour se loger il faut un CDI et des parents en vie pour accéder à une micro surface avec toilettes partagées. Le nombre de stagiaires a doublé depuis 2006, et détruit l’emploi qualifié et moins qualifié dans un déni général. Pendant ce temps-là, nos candidats annoncent « le million » d’apprentis, la création de 300 000 emplois d’un coup de baguette... Des propositions surréalistes compte tenu du fonctionnement actuel des institutions, des méthodes actuelles de recrutement et de la bulle de la formation. Loin des tentations sécuritaires ou des beaux discours, une question - car nous nous sommes des gens modestes, nous ne prétendons pas comprendre les subtilités du débat politique : comment ces candidats osent-ils se présenter sans projet pour la jeunesse ? Il est tellement plus utile de twitter les bourdes de ses rivaux. Cette campagne au ras-des-pâquerettes ne doit pas faire oublier cependant que le déclassement entre progressivement dans les urnes, par le biais des jeunes de moins en moins jeunes mais toujours aussi précaires.
Les idées brillantes de nos candidats ont été décryptées par notre agence de notation Young & poor (www.youngandpoor.org). De cette ébauche de think tank (oui, nous sommes des gens modestes) ressort que les candidats occultent la question du chômage. Bien sûr, chacun affirme qu’il « comprend » et qu’il a des solutions, mais dans l’ensemble, réponse unanime des équipes : « le candidat ne s’est pas encore saisi du sujet ». Ils attendent le Déluge ? Chaque mois Pôle Emploi annonce de nouveaux chiffres, élections ou pas. Où sont les propositions ? Les programmes sont sans ambition, sans maitrise des enjeux actuels de l’apprentissage, de la formation, de la saturation des filières, des stages abusifs, etc. Au détour de nos rencontres avec les candidats, n’avons-nous pas entendu « nous ne pouvons pas nous intéresser à tout » ou « le chômage des jeunes ne dictera pas le programme du candidat » ?
En attendant, le problème des jeunes, ce n’est pas que la viande soit halal : ils n’ont juste pas de quoi s’acheter de la viande. Ils sont bons en calcul et 28 ans début d’entrée dans le monde du travail + 42 années de cotisation ca fait 70. Alors, que la France soit forte, le changement maintenant, que l’on sorte de l’euro grâce à la planification écologique ou la colonisation de Mars, n’oubliez pas, chers candidats grisonnants : les Y n’ont pas de contrat de travail, mais ces oisifs pourraient bien sortir le nez de leur Smartphone pour venir dégrader dans l’isoloir votre pourcentage électoral et voter pour la rupture. A moins qu’ils ne s’abstiennent, en grenouilles résignées, conscientes qu’elles sont déjà trop cuites pour sortir de l’eau bouillante.